Asphalt Tango Records - the leading voice in Gypsy and Eastern Music

Oana Cătălina Chiţu

 

Oana Cătălina Chiţu

Douces mélodies du chagrin - Old world Tango de Bucarest

Da-mi gurita s-o sarut (donne-moi ta bouche, que je l'embrasse) chantait la star du tango roumain Jean Moscopol dans les années trente, et nombreuses furent celles qui succombèrent au charme du chanteur dans le Bucarest de l'entre-deux-guerres. Moscopol vécut ensuite plusieurs années à Berlin où il jouait pour la clientèle aisée du Casino roumain avec l'orchestre George Boulanger et chantait dans les films des studios UFA, même s'il rentrait régulièrement en Roumanie pour s'y produire. Lorsque le Roi Mihail fut contraint à abdiquer en 1947, beaucoup d'artistes quittèrent la Roumanie vers l'Ouest par la frontière verte. Les voix élégantes des chanteurs de tango et de foxtrot n'étaient plus là, Jean Moscopol avait fui, lui aussi, le chanteur tzigane Zavaidoc était mort et Cristian Vasile tombé dans l'oubli : le " tango décadent " n'avait plus sa place dans la République socialiste populaire de Roumanie.

Da-mi gurita s-o sarut chante également Oana Cătălina Chiţu, installée à Berlin. Elle se produit en robe pailletée et bijoux de fantaisie, fidèle au goût de l'époque, mais elle fait bien plus que revêtir les tangos et chansons mélancoliques du répertoire de Maria Tanase comme si c'était un habit de scène, maîtrisant parfaitement les gestes passionnés des chanteurs de tango d'antan. Alors que la chanteuse et son groupe se sont fait connaître jusqu'à présent essentiellement par la musique des Balkans, elle elle en est revenu depuis peu aux chansons de son enfance. Les classiques du Tango comme Mina Birjar de Jean Moscopol n'ont certes pas été joués à la radio roumaine dans les années soixante-dix et quatre-vingts, mais le père de Oana Cătălina Chiţus les chantait tous les soirs sur son chemin du retour du bar du village où il travaillait. À travers les contes qu'elle avait entendus, Oana ne connaissait que les bribes de cette musique venue d'une autre époque, mais celle-ci éveillait sa curiosité. Elle en apprit plus encore par des connaissances qui tenaient un vieux bureau de loterie des années trente et qui possédaient d'innombrables vieux enregistrements des stars du Tango. Oana Cătălina Chiţu a grandi dans la province profonde de la Roumanie, en milieu rural, où elle chantait enfant à la chorale de son église et apprit à jouer de la guitare dès son plus jeune âge. Elle arriva à Berlin dans les années quatre-vingt-dix après avoir fait de nombres haltes sur son chemin, et étudia le piano, le jazz et le chant d'opéra. En 2000, elle fonda le groupe des Balkans Romenca avec le joueur d'accordéon Dejan Jovanovic originaire de Serbie. Mais sa nostalgie pour la musique élégante du Tango roumain ne l'avait jamais quitté, et lorsque l'écrivain Roumain Mircea Catarescu écrivit un article sur la belle tzigane Zaraza, déclanchant des spéculations sur des scènes dramatiques de jalousie entre le chanteur Zavaidoc et son rival Cristian Vasile, cela poussa finalement Oana Cătălina Chiţu à redonner leur juste place à ces vieilles mélodies et à les interprêter à nouveau. En automne 2007, soutenu par l'Institut Culturel Roumain de Berlin, elle amena sur scène son spectacle musical et théâtral Bucharest Tango. Le théâtre n'était pas seulement rempli de Roumains en exil mais également de fans de tango qui n'avaient jamais encore entendu parler du Tango de Bucarest. Oana Cătălina Chiţu interprête ces textes, qui parlent avant tout d'amour et qui le plus souvent ont été écrits par des compositeurs masculins pour les stars du Tango, avec la même sensibilité que les chansons de l'inoubliable Maria Tanase. Oana Cătălina Chiţu admirait depuis longtemps Maria Tanase, dont les chansons faisaient partie de son répertoire pendant des années. Lors de ses concerts, la chanteuse roumaine propose à son public de nombreuses traductions spontanées et charmantes des textes hautements poétiques des chansons de Tanase.

La voix chaude et sonore d'Oana Cătălina Chiţu rend justice à Tanase et aux tangos ; les arrangements sont originaux et gardent présent le lien avec la tradition. Aucun autre chanteur de la jeune génération roumaine n'a été capable de s'approprier les tangos à la roumaine de façon aussi authentique et en même temps avec autant de liberté. Seuls de rares musiciens ont réussi à interprêter les vielles mélodies, et ces versions de tangos aux arrangements sans amour et accompagnées au piano électrique telles que l'on peut les entendre dans les restautants de Bucarest méritent bien d'être oubliées. La Roumanie est certes un pays avec une riche tradition musicale, la vie de tous les jours a cependant été dominée depuis la révolution par une musique pop et de mauvaise qualité. La musique Manele produite à la chaine a effacé la virtuosité de la musique des faubourgs, la repoussant dans une position culturelle marginale, même si récemment on a pu observer un accroissement de l'intérêt porté à la musique lautareasca.

Après la chute de l'ancien régime, les tangos presque oubliés font leur réapparition sur CD, s'adressant aux afficionados - ayant vielli depuis - ainsi qu'à un public plus jeune et citadin. La musique donne satisfaction à plusieurs générations qui veulent assouvir leur soif de (re)vivre la vie nocturne étincellante des années de l'entre-deux-guerres et nourrir leur nostalgie du Bucarest élégant et multiculturel qui disparût en 1941, bien avant même que les dictateurs d'après-guerre arrivent au pouvoir et que la garde de fer fasciste ne pille les quartiers juifs de nombreuses villes roumaines. Le Bucarest des années d'entre-deux-guerres continue à vivre sous forme de photos jaunies et d'enregistrements rayés de ces années-là. Des chanteurs de tango tels que Cristian Vasile, Jean Moscopol et Zavaidoc attiraient un public nombreux, de retour dans les jardins des établissements de la Calea Victoriei et du parc environnant de Cismigiu. À cette époque, Bucarest ne se trouvait pas à l'extrémité de l'Europe et était encore bien intégrée dans le courant de la culture européenne. Cela se reconnaissait non seulement dans l'avant-garde des mouvements artistiques mais également dans la richesse des relations économiques avec l'Europe Centrale. L'Orient-Express qui circulait de Berlin à Istanbul s'arrêtait à la gare du Nord de Bucarest. Il est aujourd'hui dificile d'imaginer à quel point la capitale de la Roumanie a pu être sophistiquée - dans son centre trépidant plutôt que dans les banlieues pauvres. On pouvait écouter les tangos dans les meilleurs restaurants, comme le Berbec ou le Lafayette, dans des hôtels comme le Lido ou l'Astoria tout autour de la Calea Victoriei. Maria Tanase, née en 1913, étoile montante de la vie nocturne du Bucarest à la fin des années trente, devint une icône de la musique roumaine grâce à ses interprétations dramatiques de chansons telle la vieille Doina Din Dolj (blues roumain) marquant durablement la musique dansante de toute une époque. Jusqu'à sa mort en 1963, elle enregistra de nombreuses chansons folkloriques et populaires, dont M?rie ?i M?rioar? (Marie et la petite Marie) ou Un tigan avea o casa (Un tzigane avec sa maison), deux chansons réenregistrées par Oana Cătălina Chiţu. La chanteuse roumaine, vivant aujourd'hui à Berlin, et son virtuose orchestre Tango-balkanique d'Europe de l'Est fait revivre les chansons de Tanase avec une force stimulante, tout en donnant aux Tangos plutôt mélancoliques un caractère encore plus émotif. Les musiciens d'Oana Cătălina Chiţu combinent les Tangos à succès avec des mélodies Jazz, Sinti Swing et Flamenco, en s'inspirant de la période des entre-deux guerres sans cèder à une fausse nostalgie et ouvrent ainsi la porte aux Tangos et mélodies de Bucarest - le pauvre Paris de l'Est-, chansons connues à ce jour par de rares initiés.