Asphalt Tango Records - the leading voice in Gypsy and Eastern Music

Gabi Luncă

sounds from a bygone age - vol. 5

Lunca_and_Onoriu Ceux qui ont visité Bucarest pendant les tristes années quatre-vingt pouvaient découvrir deux mondes : un folklore officiel sur commande, avec des chansons sur l'âge d'or proclamé par Ceaucescu et une musique populaire des faubourgs (muzica de mahala), pleine de vitalité, qui à l'époque se jouait pour les fêtes privées. Gabi Luncă a longtemps chanté pour les fêtes de mariages, et même si - depuis le début des années quatre-vingt-dix - elle ne se produit plus que dans les églises pentecôtistes, sa voix reste inoublié en Roumanie. Ses chansons, douces, mélancoliques et passionnées, parlent avec nostalgie de la maison familiale, de la mère et de l'être aimé, des chansons qui réconfortent et soulagent l'âme. Les plus grands succès de Gabi Luncă sont " Omul Bun n-are noroc " (L'homme bon n'a pas de chance) et " Superata sint pe lume " (Je suis triste sur la terre). Le timbre argentin, légèrement ténu, du chant de Gabi Luncă a été souvent copié - mais jamais égalé - bien que, comme se rappelle Victor Gore : " elle chantait toujours un peu à contretemps ". Gabi Luncă était aux côtés de Romica Puceanu l'une des interprètes les plus appréciées de " muzica lautareasca " roumaine. Mais à la différence de sa concurrente plus jouissive et fêtarde, Gabi Luncă vécut plutôt retirée dans sa famille - non seulement à cause des quatre enfants qu'elle eu avec l'accordéoniste Ion Onoriu - et sans excès. C'est pour cela mais aussi pour sa grande professionnalité et ses toilettes de scènes soigneusement choisies qu'on la baptisa " Tzingana de matase ", la gitane de soie.

Gabi Luncă joua avec le Taraf des frères Aurel et Victor Gore, jusqu'à son mariage avec Ion Onoriu. Elle enregistra plus tard dans les studios nationaux Electrecord avec le trompettiste Costel Vasilescu, le dieu des cymbales Toni Iordache et d'autres grands noms de la scène Lautari de Bucarest. Et pourtant, pendant les dernières années du régime Ceaucescu, son répertoire de chansons urbaines ne fut programmé à la radio que très tôt le matin. Les véritables fans réglaient alors leurs réveils en conséquence, pour écouter attentivement dès cinq heures du matin la voix pétillante de la chanteuse, tout en buvant une tasse de Nesskaffee froid avant de se rendre à l'usine.

Gabi Luncă est originaire de Varbilau, un village de la vallée de Prahova où les restaurateurs de Ploiesti ou de la Mer Noire viennent toujours pour engager des musiciens. Gabi Luncă commence sa carrière avec des chansons populaires, puis se démarque en s'imposant avec succès comme Grande Dame de la musique Lautari.

À côté de sa propriété dans le quartier de Bucarest de Tej se dresse aujourd'hui un orphelinat financé par l'Église Pentecôtiste. Gabi Luncă sait ce que la misère signifie pour l'avoir vécu elle-même : née en 1938, orpheline de mère dès l'âge de trois ans, elle est l'un des 12 enfants du violoniste Dumitru Luncă. Une enfance qu'elle n'oubliera jamais, en marge de la société. Heureusement, il y avait la radio où elle écoutait les chansons de Maria Lataretu, sa plus grande icône, qu'elle rencontra d'ailleurs lors de son premier voyage à Bucarest.

Au milieu des années cinquante, Gabi Luncă participe à l'un de ces nombreux concours de radio crochet. Elle monte sur scène, frêle jeune femme en jupe sombre et chemise blanche, la dernière après 49 concurrents. Elle chante alors avec tant de force et de virtuosité qu'elle recueille des tonnerres d'applaudissements et empoche le diplôme du vainqueur. La petite campagnarde, aux chaussures bien trop grandes pour elle et ses chaussettes en coton trouées, se présente alors dans les studios de la radio roumaine de la capitale. Peu de temps après, le chef d'orchestre renommé Ionel Budisteanu téléphone à la chanteuse de 18 ans pour lui proposer d'enregistrer avec elle comme soliste quelques chansons populaires des faubourgs.

Le premier disque, les premiers gages puis quelques années encore à la campagne jusqu'à ce que Gabi Luncă déménage finalement à Bucarest, à la fin d'un mariage malheureux, et se remarie à 26 ans avec l'accordéoniste Ion Onoriu. Ion Onoriu vient de Fantanelle, un village près de Bucarest. Avec lui, Gabi Luncă joue régulièrement dans les cafés-musettes des faubourgs, participe à des émissions de radio et de télévision (apparitions télévisées plus régulières que les autres chanteuses Lautari à cause à sa beauté) tout en jouant les fins de semaine pour les fêtes privées roumaines et tziganes. Une musicienne comme Gabi Luncă gagnait en une soirée plus d'argent qu'un ouvrier en un mois de travail.

Gabi Luncă a échappé de peu à la mort, lors du tremblement de terre de mars 1977. Elle devait en fait chanter ce soir-là dans la Maison de la Culture de la ville de Zimnicea, mais Ion Onoriu le leader du groupe trouva la salle trop petite. La petite troupe, qui comprenait entre autres le cymbaliste Toni Iordache, décida spontanément de rejoindre la ville de Slatina : cette nuit-là, Zimnicea est totalement détruite et rayée de la carte.

Depuis le début des années quatre-vingt-dix, Gabi Luncă ne chante plus qu'à l'occasion des messes de la communauté pentecôtiste de Bucarest. Après la révolution de décembre 1989, son mari se sent bien obligé de poursuivre le commerce épuisant des fêtes de mariages. Elle-même n'a aucune envie de concurrencer avec les nouvelles stars courtes vêtues de la musique Manele, nouvellement apparue. Tout cela aurait été des motifs suffisants pour se retirer du commerce mondial de la musique. " Nous avons arrêté alors que nous étions en pleine gloire mais nous l'avons fait par respect pour notre musique ".

Gabi Luncă - la Diva de la scène Lautari - va fêter cette année son soixante-dixième anniversaire : il est grand temps de la redécouvrir avec ces archives sonores de Bucarest.