Asphalt Tango Records - the leading voice in Gypsy and Eastern Music

Romica Puceanu

sounds from a bygone age - vol. 2

Romica Puceanu L'abolition de l'esclavage en 1864 pousse de nombreux tziganes sans domicile à s'installer dans la périphérie des villes du sud de la Roumanie. C'est dans ces " Mahalas " - nom donné à ces quartiers situés à la frontière entre ville et campagne - que furent crées les " cantece de mahala "*, les chansons des faubourgs. Lorsque les gens se retrouvaient dans les " carciumas " - sorte de guinguettes - ils se divertissaient au son d'un Taraf, petit orchestre avec violon, contrebasse, cymbales, cobza, accordéon et chant. Le répertoire de ces musiciens tziganes qui se nommaient Lautari était composé de morceaux originaires des campagnes, joués en ville avec grande virtuosité et agrémentés d'arrangements urbains devant un public très varié.

La Grande Dame des " Cantece de mahala ", Romica Puceanu, est née à Bucarest en 1936 et commença à chanter dès l'âge de 14 ans dans les bistrots populaires des quartiers Floreasca et Herestrau de la banlieue de Bucarest. " Romica Puceanu avait à son répertoire un nombre inépuisable de ces chansons ", se souvient l'accordéoniste et chanteur Victor Gore en été 2005. Avec le groupe " Taraful Fratij Gore " des frères Aurel et Victor Gore, la chanteuse enregistre en 1964 son premier album dans les studios " Tomis " chez " Electrecord ". Ce furent les frères Gore qui découvrirent au sein de leur propre famille l'adolescente à la voix puissante et qui l'encouragèrent. Ils trouvèrent pour leur cousine des engagements pour les mariages du quartier dans lequel leurs familles Gore et Puceanu vivaient. Romica Puceanu chante là des mélodies aux textes touchants, dans lesquelles elle décrit le quotidien de désirs et de souffrances des gens simples. Elle était par-dessus tout une interprète inspirée des chansons des quartiers les plus pauvres, fusions des rythmes turcs " cifte-telli " avec les textes et mélodies roumaines. Elle devint rapidement l'une des chanteuses les plus populaires - et les plus chères -, l'incarnation de la musique " Lautari " roumaine.

La carrière de Romica Puceanu commença donc sans aucun doute grâce à l'aide des frères Gore, dont le nom était déjà légendaire depuis les années trente. À cette époque, Gore Ionescu, le père d'Aurel et Victor Gore, jouait du violon dans les restaurants distingués de Bucarest : il était tellement connu pour son jeu traditionnel que l'on fit - jusqu'à sa mort dans les années cinquante - régulièrement appel à lui pour des enregistrements destinés aux archives du folkore à Bucarest. Né en 1931, Victor Gore apprit l'accordéon, son frère Aurel, l'ainé de trois ans, apprit le violon ; à la mort de leur père, ils prirent son prénom pour en faire leur nom d'artiste. Jusqu'à la mort de Aurel Gore peu avant la Révolution en décembre 1989, " l'entreprise " Gore était le passage obligé pour qui souhaitait fêter un mariage traditionnel.

Victor Gore n'était pas seulement connu pour la virtuosité de son jeu d'accordéoniste mais aussi comme chanteur. " Nous sommes nés pour la musique, mon père a toujours joué de la vraie musique Lautari, c'était un homme exceptionnel qui a accompagné les plus grands musiciens, dans des restaurants comme Pescarus ou dans les revues du cabaret Constantin Tanase " se souvient Victor Gore.

Les disques du groupe " Taraful Fratij Gore " se sont vendus jusqu'à aujourd'hui à des milliers d'exemplaires mais n'ont pas pour autant enrichi les frères Gore. Aujourd'hui, Victor Gore habite un petit deux-pièces dans le quartier de Berceni à Bucarest, et vit dans ses souvenirs de l'âge d'or de la vieille génération Lautari, quand les lettres des fans s'entassaient chez Electrecord réclamant la sortie d'un nouveau disque. " Nous avons joué partout dans le pays, nous avons même été invités jusqu'à Sofia. Mais les fêtes de mariage des tziganes-vendeurs de fleurs furent les plus belles ", raconte Victor Gore, " nous avions toujours un bon joueur de cymbales avec nous, la plupart du temps Marin Marangros, et bien-sûr nous avions aussi un Cobza**, joué par Maslina Vetoi, un musicien qui jouait déjà avec mon père. Les chansons lentes et tristes faisaient pleurer les tziganes, personne ne pouvait plus rien manger ! ". Les frères Gore ont accompagné avec leur groupe tout au long des années les artistes les plus divers, mais Romica Puceanu fut leur interprète préférée parce que son chant était cent pour cent " Lautari " et qu'elle aimait improviser. C'était une femme pleine de vie et d'humour et qui ne venait jamais aux enregistrements sans sa théière - remplie de cognac ! Lors d'une séance d'enregistrement, un preneur de son lui fit remarquer qu'elle tenait le texte de la chanson à l'envers, Romica lui répondit : " Est-ce que j'aurais jamais chanté avec ces gars-là (les frères Gore) si j'avais su lire !? ".

Cependant, l'irruption de la modernité dans des régions balkaniques restées longtemps isolées fait que peu de jeunes roumains connaissent aujourd'hui les classiques de Puceana tels que " Doi tovarasi am la drum " ou " Balanus ". Ces deux chansons furent interprétées par Romica Puceanu sur son premier album en 1964, et ne servent que très peu les habituels clichés des tziganes musiciens et fêtards. Les enregistrements avec les frères Gore illustrent plutôt le timbre " cru " et retenu, traditionnel des vieux Tarafs. Les arrangements sont clairs, minimalistes et laissent à la voix perlée de Puceanu sa juste place.

Romica Puceana fut pour beaucoup de tziganes l'équivalent de ce que représenta la chanteuse légendaire Maria Tanase pour les Roumains. Et il n'y a pas que les intellectuels de Bucarest pour voir en Romica Puceanu la " Billy Holliday de l'Est ". Pourtant, il ne restait plus beaucoup de place pour la vieille génération des Lautari sur la scène musicale roumaine des années 90, dominée par le Balkan-pop. Le groupe des frères Gore se décomposa suite au décès d'Aurel Gore et l'incomparable Romica Puceanu trouva la mort en 1996 dans un grave accident de voiture, au retour d'un engagement dans une fête de mariage.

*Ces chansons et ballades furent crées sous l'influence de la musique turque-ottomane et furent déjà jouées sous leur forme primitive devant les cours des princes de Valachie.

** La Cobza ou luth oriental possède un manche court, recourbé en arrière au niveau du chevillier où les quatre cordes sont fixées en sens inverse et sont jouées avec un plectre en plume. Cet instrument était jusque dans les années soixante-dix ancré solidement dans la vie musicale en Vallachie, aujourd'hui pratiquement plus personne n'apprend à en jouer.

Grit Friedrich