Asphalt Tango Records - the leading voice in Gypsy and Eastern Music

Ion Petre Stoican

sounds from a bygone age - vol. 1

Ion Petre Stoican "Nous étions tous anonymes, mais Stoican a réussi malgré tout à mettre une photo de nous sur la pochette du disque", se souvient Costel Vasilescu, celui-là même qui devint une légende dans toute la Roumanie avec sa trompette au son argenté. En effet, les noms des musiciens ne figuraient qu'exceptionnellement sur les disques sortis pendant l'ère Ceaucescu - Vasilescu lui-même n'est pas mentionné sur les albums de Gabi Lunca ou de Romica Puceanu, les Gypsyqueens roumaines qui l'avaient à l'époque régulièrement invité à participer aux enregistrements. Et même sur le seul et unique disque 33-tours de Ion Petre Stoican sorti en 1977, il est simplement écrit "Orchestre Populaire" à l'endroit où l'on présente normalement les membres du groupe. Costel Vasilescu vit dans une maison de ville, heureusement épargnée par la folie de démolition des années 80. Le salon de son appartement, décoré avec de gros meubles, des soieries sombres et des lustres en cristal, est moins un symbole d'appartenance sociale qu'un rappel du temps où Vasilescu jouait quatre fois par semaine lors de mariages. Ses souvenirs sont présents et les photos des fêtes et des concerts sont rangés précausieusement dans ses gros albums-photos. Il n'y a que la photo de Ion Petre Stoican, le violoniste de Constanza, que Costel Vasilescu n'arrive pas à trouver. Et pourtant, c'est cet homme qui, à la suite d'un coup de chance spectaculaire, a produit un des disques les plus expressifs de l'histoire des Lautari. Avec le dieu des cymbales Toni Iordache, l'accordéoniste-derviche Ionica Minune et Costel Vasilescu à la trompette: "cette histoire se passe sous l'ère de Gheorghui Dej, avant 1965 donc. Ion Petre Stoican livra un espion recherché depuis longtemps. À l'époque, Stoican vivait à Constanza et jouait dans les restaurants et pour les mariages. Tout allait bien pour lui - mais à Bucarest, il n'était connu que par un cercle d'amateurs. Un jour, il observait quelqu'un au comportement qu'il jugea suspect. Cet inconnu était un espion étranger, qui essayait de cacher un paquet de dollars et une lettre. Stoican réussit à l'attraper et à l'amener jusqu'au prochain poste de police. Les policiers recherchaient cet homme depuis longtemps : ils étaient heureux de cette prise miraculeuse. La police secrète demanda alors à Stoican ce qu'il souhaitait comme récompense. 'Est-ce que tu veux une maison ?' - 'Je n'ai pas besoin d'une maison', répondit simplement Stoican, "je veux enregistrer un disque !'."

Un premier disque à quatre titres de Stoican sortit en 1966 sous l'unique label roumain, Electrecord. C'était déjà une sensation car Ion Petre Stoican, né en 1930 dans la petite ville d'Oltenita et bien que parent du violoniste exceptionnel Ion Nomol, n'était pas aussi célèbre que Toni Iordache ou Romica Puceanu. Il vint très jeune à Bucarest et joua le répertoire complet demandé habituellement pour les mariages, avec toutes les danses et chansons rituelles, de l'habillement de la mariée (Ia-ti mireasa) jusqu'à la danse des témoins. Puis il disparut pendant près de 15 ans dans la ville portuaire de Constanza, les affaires sur la côte étant plus lucratives pour le violoniste de la province car les territoires à Bucarest étaient partagés entre les familles de Lautari établies là depuis longtemps. Après la mort de sa femme, Ion Petre Stoican retourne vers le milieu des années soixante-dix à Bucarest. Il est alors allé dans les administrations compétentes avec sa vieille histoire d'espion, après avoir constitué un dossier énorme et assiégeant les fonctionnaires jusqu'à ce qu'il obtienne le feu vert pour enregistrer un disque 33-tours. Une chance pareille n'arrive qu'une seule fois dans une vie.

Stoican voulait à tout prix jouer avec les musiciens roumains les plus audacieux pour que ce disque soit sa percée. Il n'était peut-être pas un violoniste virtuose de l'étoffe d'Aurel Gore mais il avait l'ambition de rassembler un Allstarband pour son premier album. "Puis il vint me voir et me demanda si je pouvais l'aider à réaliser son idée", rapporte Costel Vasilescu.

Vasilescu, grand diplomate et connaisseur du caractère hummain, voulait d'abord "voir ce qu'il est possible de faire". Il se rendit avec Stoican chez le joueur de cymbales n°1 de Roumanie, chez Toni Iordache, qui tenait sa Cour au restaurant "Boulevard" et attendait des engagements en buvant du café turc. Bien sur, Toni Iordache ne pouvait pas dire oui tout de suite, car c'était une star internationnale et Stoican n'était à ses yeux qu'un musicien roumain de seconde classe, raconte Costel Vasilescu. Cependant Vasilescu n'en démordait pas et insistait, promettait des essais et finalement "Toni accepta, car Stoican avait obtenu l'autorisation de tout en haut, et qui peut alors refuser... et en plus, Electrecord devait faire ce que voulait Stoican. On n'avait jamais vu ca ! C'est ainsi que se réunit dans le studio d'enregistrement Tomis chez Electrecord un orchestre Lautari, qui sous cette formation ne devait malheureusement plus jamais enregistrer de disque.

Les morceaux viennent pour la plupart de Constanza et de Oltenita, la ville natale de Stoican et sont principalement des danses cadencées et rapides comme Hora, Brau, Sirba ou Geamparale, qui ne devaient en aucun cas manquer lors des mariages roumains. Le violoniste Stoica cultive sur l'album le style traditionnel hérité de son père. Et il chante avec une voix de fausset, alors en vogue à Bucarest et qui a rendu le chanteur Dona Dumitru Siminica si célèbre qu'on le retrouva, non crédité, sur un disque de Bojan Bregovic du début des années 90. La plupart des morceaux ont été arrangés par Toni Iordache, qui n'apparait pas sans raison assis au centre sur la photo de groupe et joue de sa cymbale avec les gestes et la liberté d'un musicien de jazz. Iordache est le seul musicien, en plus de Stoican, nommé sur la pochette du disque, sinon il ne serait certainement pas venu pour les enregistrements.

Avec 14 musiciens, le groupe réuni dans le studio d'enregistrement par Stoican dépasse de loin la formation d'un Taraf normal, alors au maximum de 5 ou 6 personnes jouant pour un mariage. Pour ses enregistrements, le violoniste agit sans être libéré de l'esprit du temps, qui dans les années soixante-dix et quatre-vingt soutenait seulement les orchestres populaires et refoulait les Tarafs au son rauque mais authentique vers les banlieues. Ce seul et unique album de Ion Petre Stoican sera quand même sa consécration sur le très disputé marché des fêtes de mariage de Bucarest. Le provincial a réalisé ses rêves et joua pour d'innombrables mariages jusqu'à la fin des années 80. Et Costel Vasilescu regrette : "Je n'ai même pas pu faire mes derniers adieux à Stoican parce qu'il est mort peu après la révolution alors que nous donnions quelques concerts à Vienne. Mais tous nos morceaux de l'époque sont sur ce CD et eux, finalement, continuent à exister."

Grit Friedrich